La vie est une succession d’évènements. D’arrangements. D’actions... Dans un bar, à cinquante mètres de la Neva, une belle rousse aux yeux bleus s’assied à côté de toi. Elle commande un verre de champagne. Puis un deuxième... Are you tourist? te demande-t-elle. Elle a donc deviné que tu n’es pas russe. Bien entendu , tu ne peux pas prétendre le contraire, autre chose. Oui, tu es bien cette chose qu’elle attendait, qu’elle attend, qu’elle attendra...pour vivre, survivre ou vivre dans la facilité. Ne serait-ce que pour... Au bout de quelques minutes de conversation, grâce au champagne, ce sacré champagne russe qui te rappelle la clairette de Die, ses lèvres se collent aux tiennes et te voilà pris au piège... dans un jeu où il te semble absurde de ne pas aller plus loin. Tu as tout compris, tout son manège, mais pour te rassurer tu demandes à cette généreuse personne quel est son métier. Et avec un naturel digne de quelqu’un qui n’a strictement rien à se reprocher, qui n’a rien à foutre de l’opinion public, elle te répond Sexe-dollars, dollars-sexe. Les hommes sont faibles, n’est-ce pas? Et tu en es un. Sensible au moindre mouvement de hanche. Aux belles fesses. A ces belles fesses qui aspirent au salut éternel. Un sourire, un baiser sur la joue ou une caresse accidentelle et te voilà déjà parti pour un long voyage au pays des rêves les plus insensés... Mais la réalité est-elle moins irréelle que le rêve? Tu adores ces moments qui flirtent avec l’incroyable. Vous prenez un taxi. Léna et toi. Léna? Oui, elle s’appelle Léna, cette belle rousse qui a osé te déclarer ce qu’elle était et ce qu’elle attendait de toi. Des hommes. Ou de n’importe qui, à vrai dire... La nuit est claire. Blanche. D’une blancheur pâle. Léna est joyeuse. Tantôt elle chante, tantôt elle t’embrasse. Comme si elle venait de retrouver son plus bel amour. Non, elle est joyeuse parce qu’elle sait qu’au bout de la nuit, ou une fois chez toi, un billet de cent dollars lui sera remis en main propre par une main sale, la tienne, qui aura caressé son sexe et son cul. Le taxi s’arrête. Tu payes la course quatre fois son prix. Vous prenez l’ascenseur comme deux vieux amoureux, collés l’un contre l’autre ou l’un à l’autre plus par l’alcool que par les sentiments. Une odeur d’urine te chatouille le nez... Tu ouvres la porte avec une clé qui te fait penser, chaque fois que tu l’as dans les mains, à une clé de coffre-fort. Vous entrez. Prêts à vous engager dans un spectacle de courte durée où les gestes et les mots sont sans lendemain. Tu plonges sur ton lit. Léna inspecte les lieux. Avant de s’enfermer dans les toilettes, elle te dit en anglais d’une voix quasi théâtrale Chéri, peux-tu poser les cent dollars sur la table du salon? Elle sort des toilettes. A moitié nue. Elle voit le billet vert. Ses yeux grossissent. Merci, mon amour, dit-elle et elle glisse le billet dans son sac... Elle s’allonge à coté de toi. Tu t’approche d’elle pour l’embrasser, elle s’éloigne... en te déclarant qu’elle n’aime pas beaucoup ça. Un petit silence. Tu aimerais dormir peut-être? te demande-t-elle. Non, je suis en pleine forme, tu lui répond. Es-tu certain? Tout-à-fait certain... Maintenant qu’elle a obtenu ce qu’ elle voulait obtenir, elle s’en fout totalement du reste, tu te dis. Il fallait s’y attendre. Mais voilà tu espérais plus. Tu es vraiment naïf. Un grand rêveur. Un poète. Quelqu’un qui croit aux miracles. A ces petits miracles de la vie quotidienne où subitement le mal se transforme en bien. Mais sache que l’eau ne s’est jamais transformée en vin. Cesse de croire aux légendes. Reste sur terre. Sur cette terrible terre où les misérables sont de plus en plus nombreux. Malgré des siècles et des siècles de belles paroles...
Et trois jours plus tard, après tout ce que j’ai pu te raconter... comme si de rien n’était, tu entres dans ce bar (Le Tribunal, pour être plus précis) et tu décides de jouer au chat et à la souris, au gendarme et au voleur et à papa et à maman... Serais-tu victime de mes conseils... victime d’une nuit blanche?...
A Saint-Pétersbourg, ex-Leningrad, ex-Petrograd, les nuits sont blanches le mois de juin... Ceux qui ont peur du noir dorment en paix, le peu qu’ils puissent dormir, en cette période de l’année. Ceux qui n’ont peur de rien vivent leurs rêves. Un rêve au moins. Une nuit blanche.
© Editions Le Stylophile, 2002.