Dans un salon bourgeois, avec fenêtre, style kitsch, un couple est confortablement installé... Elle tricote, Lui lit le journal, une revue de pêche ou un roman policier.
Elle
- Je suis fatiguée.
Lui
- Qui ne l’est pas ?
Elle
- Toi.
Lui
- Moi ?
Elle
- Oui, toi... Parce que tu as une mine resplendissante.
Lui
- C’est vrai ?
Elle
- Oui, c’est vrai.
Lui
- Pourtant, je me sens fatigué, épuisé...
Elle
- Ce n’est pas la même chose.
Lui
- Qu’est-ce qui n'est pas la même chose ?
Elle
- Fatigué et épuisé.
Lui
- Depuis quand ?
Elle
- Depuis toujours.
Lui
- Ce n’est pas possible.
Elle
- Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
Lui
- Je ne sais pas.
Elle
- Alors, tu dois être fatigué.
Lui
- Epuisé surtout !
Elle
- Non, fatigué... Moi, je suis épuisée. Car j'ai travaillé toute la journée à ranger des cartes.
Lui
- Des cartes ?
Elle
- Oui, mon cher, des cartes... Toute la journée des cartes... Et cela a commencé avec la carte de tram. Trois inspecteurs m'ont demandé ma carte de tram. Sans doute, ils étaient à la recherche
d'un voyageur qui avait perdu la sienne.
Lui
- Ou celle d’un autre.
Elle
- Possible... Et puis... lorsque j’ai... où en étais-je ?
Lui
- Tu parlais de carte.
Elle
- Quelle carte ?
Lui
- La carte de tram.
Elle
- Tu as perdu ta carte de tram ?
Lui
- Non, pourquoi ?
Elle
- Es-tu certain ?
Lui
- Certain. D’ailleurs, tu sais bien que je ne prends jamais le tram, je roule toujours en voiture.
Elle
- Depuis quand ?
Lui
- Depuis que nous avons acheté la voiture.
Elle
- Tu veux dire: depuis que toi, tu t’es acheté une voiture.
Lui
- Si tu veux.
Elle
- Non, ce n’est pas que je le veuille, c’est la vérité.
Lui
- Mais qu’est-ce que tu as contre moi ces derniers temps ?
Elle
- Mais je n’ai rien !... Je suis seulement un peu fatiguée, épuisée...
Lui
- Ce n’est pas la même chose.
Elle
- Qu’est-ce qui n’est pas la même chose ?
Lui
- Non, rien, c’est 1a...
Elle
- Oui, oui, tu peux le dire : c’est la fatigue.
Un silence.
Lui
- Et les cartes ?
Elle
- Quelles cartes ?
Lui
- Eh bien, les cartes que tu as classées
aujourd’hui.
Elle
- Comment sais-tu que j’ai classé des cartes
aujourd’hui ?
Lui
- Tu me l’as dit tout à l’heure.
Elle
- A quelle heure ?
Lui (il regarde son bracelet-montre)
- A huit heures douze.
Elle
- Il y a à peine cinq minutes, alors.
Lui
- C'est exact...
Elle
- Au fait, quelle heure est-il ?
Lui (il regarde son bracelet-montre)
- Neuve heures.
Elle
- Zut, zut !
Lui
- Qu’y a-t-il ?
Elle
- Nous avons loupé les informations de dix
heures moins quart.
Lui
- On pourra les lire demain matin dans les journaux.
Elle
- En effet.
Un silence.
Elle
- Il paraît qu’en Afrique des singes auraient perdu leurs plumes.
Lui
- C’est à cause des femmes.
Elle
- Acause des femmes ! Il s’agit d'une maladie.
Lui
- La maladie des chapeaux à plumes.
Elle
- Mais qu’est-ce que tu racontes-là ? Il s’agit d’une maladie, te dis-je.
Lui
- Où c’est que tu as lu ça ?
Elle
- Dans une revue très sérieuse.
Lui (il rit)
- Une revue très sérieuse !
Elle (vexée)
- Parfaitement ! La revue La plume et le pinceau est une revue très sérieuse.
Lui
- La plume et le pinceau est une revue pour singe qui singe les singes.
Elle
- C'est faux.
Lui
- Une revue pour qui alors ?
Elle
- Pour femmes sensées.
Lui
- Ça c’est une autre histoire.
Elle (elle s’énerve)
- La plume et le pinceau est une revue pour femmes sensées, te dis-je.
Lui
- Le plumeau et la pincette est aussi une revue pour femmes sensées.
Elle
- Peut-être, mais pas au même niveau.
Lui
- Comment ça ?
Elle
- Parfaitement ! Il y a niveau et niveau. On ne se trouve pas tous au même niveau, non?
Lui
- Je ne te suis pas.
Elle
- C’est que tu n’es pas à mon niveau.
Lui
- Forcément ! Tous les niveaux ne sont pas au même niveau. Car lorsqu’il y a compétition, il y a rivalité.
Elle
- Tu veux dire : lorsqu’il y a rivalité, il y a compétition.
Lui
- Tout dépend de l’objet.
Elle
- L’objet ? Quel objet ?
Lui
- L’objet de l’intrigue.
Elle (elle n’a pas compris)
- Evidemment... (Elle réfléchit) Et au cas où il n’y aurait pas d’objet ?
Lui
- A qui parles-tu ?
Elle
- A un rival imaginaire.
Lui
- Dans ce cas-là, il n’y a pas d’objet.
Elle
- Mais bien sûr ! Bien sûr !
Un silence.
Elle
- Mais je ne suis pas pour autant complètement convaincue. Car je ne suis de celles qui changent d’opinion d’une seconde à l’autre.
Lui
- Les généraux non plus. Ce qui explique la raison des guerres. (Il réfléchit) Et puis non, je préfère renoncer à dire des vérités. Car, de nos jours, les vérités sont indigestes. Indigestes pour
celui qui les crache et non pour celui qui les avale. Paradoxe des paradoxes. L’artiste est une sorte de prostituée puritaine ou un puritain qui profite de l’art pour dire des grossièretés. La
prostituée est une pute qui reconnaît son comportement de prostituée. Par contre, l’artiste, lui, est une prostituée qui ignore son état de pute.
Elle
- Mais qu’est-ce que tu as contre les artistes?
Lui
- Ils me fatiguent. Jour et nuit, ils me fatiguent.
Elle
- Je ne te comprends pas, tous tes amis sont de vulgaires technocrates.
Lui (vexé)
- Et tes amies, toutes tes amis de vulgaires putanocrates.
Elle
- Des quoi ?
Lui
- Parfaitement !
Elle
- Parfaitement quoi ?
Lui
- Des... des... des...
Elle
- Tu accouches ou quoi ?...
Lui
- Des putanocrates.
Elle
- Je n’en ai jamais entendu parler.
Lui
- C’est parce que tu n’as jamais songé au problème.
Elle
- Chacun a ses problèmes.
Lui
- C’est justement le contraire.
Elle
- Mais qu’est-ce que tu racontes, bon sang!
Lui
- Ça t’intéresse vraiment ?
Elle
- Oui, ça m’intéresse.
Lui
- Vraiment, vraiment ?
Elle
- Vraiment, vraiment ?
Lui
- Eh bien, ça va te boucher un coin.
Elle
- Sois poli !
Lui
- Un coin de ta cervelle.
Elle
- Oui, oui, à d’autre.
Lui
- Comme tu veux.
Un silence.
Elle
- Ça vient ou quoi ?
Lui
- Faiblesse de putanocrate ou de putaniste.
Car malheureusement, moi aussi, j’en suis
un.
Elle
- De plus en plus inquiétant.
Lui
- Et ça t’inquiétra davantage, une fois que je t’aurai tout dit.
Elle
- Bon, bon, vas-y, vas-y.
Lui
- Bon... Le putanocrate ou le putaniste est quelqu’un ou quelqu’une qui pratique le putanisme. Le putanisme est un comportement inconscient, ou trop conscient, qui a pour objectif de camoufler le
mauvais côté des choses et de ne montrer que le beau côté. Dans le seul but, conscient ou inconscient, de se faire aimer, apprécier, etc. La publicité en est un parfait exemple.
Elle
- Es-tu certain de ce que tu viens de dire ?
Lui
- Faut-il l’être ?
Elle
- Quelle question ! Mais bien sûr qu’il faut l’être !
Lui
- Alors je suis certain.
Elle
- Vraiment ?
Lui
- Certain certainement, mais pas vraiment certain.
Elle
- Mais qu’est-ce que tu me chantes-là ?
Lui
- Cesse de me poser tout le temps des questions. J’ai travaillé comme un fou toute la journée, tu sais.
Elle
- Et moi alors ? J’ai joué aux billes peutêtre ?
Lui
- Tu t’es amusée avec des cartes.
Elle
- Amusée ! Travaillé comme une dingue, tu veux dire.
Lui
- Pour moi, travailler avec des cartes, c’est jouer aux cartes.
Elle
- Tu as une drôle de conception du travail...
Lui (il crie)
- Je sais, je sais !
Elle (étonnée)
- Tu es souffrant ?
Lui
- Oui, je suis souffrant. Il y a des mots qui me font souffrir. Des mots comme conception, contraception, consommation, constipation...
Elle
- C’est étrange.
Lui
- Pas pour moi... Chaque mot a son pouvoir de vibration. Et il y a des vibrations qui me font vibrer... Il y a aussi des mots qui n'ont aucune vibration.
Elle
- Par exemple ?
Lui
- Par exemple : neutralité, nationalité, politique, hier, demain.
Elle
- Comment est-e possible ?
Lui
- Simple question de vibration. Les vibrations, ça ne se discute pas. Elles font partie d'un monde qui nous échappe... D’ailleurs, les hommes ressemblent étrangement aux vibrations. Et
vice-versa. Tout n’a pas de sens et a un sens. L’humanité va à sens unique. Les maisons closes sont à la portée de tout esprit ouvert. Comme dit le proverbe : un pour tous, tous pour un. Et les
carottes sont cuites. Pas trop cuites. Autrement les vitamines n’ont pas leur raison d’être...
Elle
- Mais qu’est-ce que tu racontes ? Ne serais-tu pas en train de divaguer ?
Lui
- Peut-être. Mais ça ne me dérange pas.
Elle
- Mais ça dérange les autres.
Lui
- Les autres ! Je me moque éperdument des autres.
Elle
- Tu as tort.
Lui
- Nous avons tous tort. Tort d’avoir tort. Tort de ne pas avoir tort. Tort de croire que les autres ont tort. Tort de croire de ne pas avoir tort. Alors ?
Elle
- Alors, tu n’as aucune conscience.
Lui
- Ça m’est égal.
Elle
- Tu as tort.
Lui
- Je sais, je sais ! Ne pourrais-tu pas parler d’autre chose ?
Elle
- De quoi ?
Lui
- Je ne sais pas, du jardin, de la maison, du match de hier soir.
Elle
- Il y a eu un match hier soir ?
Lui
- Mais bien sûr que non ! Tu sais bien qu’il n’y a jamais de match le lundi soir.
Elle
- Depuis quand ?
Lui
- Depuis toujours.
Elle
- Depuis qu’ils ont décidé de ne plus jouer le lundi ?
Lui
- Non, depuis toujours. Ils n’ont jamais décidé de ne plus jouer le lundi. Ils n’ont tout simplement jamais joué le lundi.
Elle
- Quelle mentalité !
Lui
- Je ne te le fais pas dire.
Elle
- Et ça se dit sportif.
Lui
- Je ne te le fais pas dire.
Elle
- Ils ont tort.
Lui
- Il faudrait les condamner. Les condamner à jouer le lundi.
Elle
- Oui, mais comment ferions-nous ? Tu sais bien que le lundi, c’est mon jour de lessive.
Lui
- Tu n’as qu’à t’organiser autrement.
Elle
- Ah, non ! Il faut toujours que ça tombe sur moi.
Lui
- Il faut bien que ça tombe sur quelqu’un.
Elle
- Pourquoi ça ne tomberait pas sur toi ?
Lui
- Parce que, moi, je suis un homme.
Elle
- Mais c’est absurde.
Lui
- Je ne te le fais pas dire.
Elle
- C’est injuste.
Lui
- Aussi.
Elle
- Ce sont toujours les femmes qui paient les pots cassés. Pourquoi ?
Lui
- Pourquoi ?
Elle
- Oui, pourquoi ?
Lui
- Sûrement... sûrement... parce qu’elles sont maladroites.
Elle
- Maladroites ?
Lui
- Oui, maladroites. Parce qu’elles cassent même les pots cassés.
Elle
- Salaud !
Lui
- Quoi ?
Elle
- Parfaitement ! Tu es un salaud. Car il faut avoir une mentalité de salaud pour dire ce que tu as dit.
Lui
- Mais qu’est-ce que j’ai dit ?
Elle (avec colère)
- Evidemment, tu n’as rien dit. Tu n'as jamais rien dit. Et tu ne diras jamais rien. Tu es pur comme un ange. Tu es parfait. De corps et d’esprit. Tu raisonnes comme personne. Tu parles comme
personne. Tu chantes comme personne. Tu écris comme personne. Tu souris comme personne. Tu es fort comme personne. Tu es une personne comme personne. Tu es divin, quoi ! Mais qu’est-ce que tu
fous donc sur terre ?
Lui
- Tu dois le savoir puisque tu sais tout, toi !
Elle
- Oui, en effet, je sais beaucoup plus de choses que toi.
Lui
- Quoi par exemple ?
Elle
- Des exemples !... Les exemples ne prouvent rien. Strictement rien. Les exemples n’ont que rarement servi de modèle. Et les modèles ne sont pas forcément des modèles exemplaires... Une femme est
une femme. Un homme est un homme. Une fourchette est une fourchette. Et un exemple est un exemple. Tu ne voudrais tout de même pas que je te cite un exemple pour que tu puisses comprendre la
signification de l’exemple ?
Lui
- Quel exemple ?
Elle
- Tu ne vas pas recommencer ?
Lui
- Mais enfin ! Ça fait une heure que nous sommes en train de discuter pour rien. Alors ne crois-tu pas que nous sommes en train de servir d’exemple ?
Elle
- Nous ? Des exemples ?
Lui
- Oui, nous, des exemples.
Elle
- Des exemples de quoi ?
Lui
- Des exemples d’absurdité.
Elle
- Dans quel but ?
Lui
- Dans le but de prouver qu’il y a des gens qui parlent uniquement pour parler.
Elle
- Comme les hommes politiques ?
Lui
- Exactement.
Elle
- Comme la plupart de ces gens qui occupent un poste important dans les milieux religieux, bancaires ou gouvernementaux ?
Lui
- Exactement.
Elle
- En somme, la bêtise humaine n’a jamais été à vendre.
Lui
- Qu’est-ce qui te fait dire ça?
Elle
- Simple constatation. Il n’y a qu’à voir le monde. Si la bêtise humaine était à vendre, la terre aurait explosé d’intelligence...
Lui
- Pourquoi dis-tu ça ?
Elle
- Parce que je suis inquiète.
Lui (il crie)
- Mais il ne faut pas !... Est-ce que notre président s’inquiète de l’avenir de notre pays ? Non. Alors ? Est-ce que je m’inquiète, moi, de l’avenir de notre pays ? Non. Alors ?
Elle
- Mais moi si. Je m’inquiète. Je m’inquiète de tout et de rien. Je m’inquiète de l’inquiétude, des inquiets et de ceux qui ne sont jamais inquiets. Car je suis née inquiète et je mourrai inquiète
... Sûrement d’inquiétude.
Lui
- Toute cette inquiétude m’inquiète.
Elle
- Il faut réagir.
Lui
- Il faut finalement divorcer.
Elle
- Ce n’est pas le moment de fuir.
Lui
- Le divorce n’est pas une fuite.
Elle
- C’est quoi alors ?
Lui
- C’est ce que nous allons bientôt faire.
Elle
- Comment est-ce possible ?
Lui
- Tout est possible de nos jours. Même pour les pauvres. Parce qu’il fut un temps où le divorce coûtait quatre fois plus cher que le mariage. Les moeurs et l’argent de poche vont de paire.
Elle
- Quelle idée !
Lui
- C’est incroyable !
Elle
- Absurde !
Un silence.
Elle
- Et notre divorce ?
Lui
- Chaque chose en son temps.
Elle
- Le temps, c’est de l’argent.
Lui
- Tout divorce coûte, te dis-je.
Elle
- Mais nous ne sommes pas des fauchés, que je sache !
Lui
- Non ?
Elle
- Non.
Lui
- Ça m’étonne.
Elle
- Je sais tout de même ce que nous avons à la banque.
Lui
- Nous avons combien ?
Elle
- Je ne sais pas.
Lui
- Tu sais ou tu ne sais pas ?
Elle
- Je sais. Mais, exactement, je ne sais pas.
Lui
- Exactitude ! La maladie du siècle ! On croit tout savoir et on ne sait rien... J’ai soif.
Elle
- Tu n’as qu’à te servir.
Lui
- Ce serait difficile.
Elle
- De mieux en mieux. Pourtant ouvrir un robinet, ce n’est pas la mer à boire.
Lui
- En effet.
Elle
- Alors ?
Lui
- Malheureusement, je n’ai pas soif d’eau.
Elle
- De quoi alors ? De thé ? De café ? D’alcool ?
Lui
- D’amour.
Elle
- Malheureusement, ce n’est pas le jour.
Lui
- Ce n’est jamais le jour.
Elle
- Ce n’est pas moi qui ai demandé le divorce.
Lui
- Qui alors ?
Elle
- Mais toi, mon ami !
Lui
- Moi ?
Elle
- Oui, toi.
Lui
- Mais quand ?
Elle
- Il y a vingt ans et tout à l’heure.
Lui
- Moi ?
Elle
- Oui, toi ! Tout à l’heure j'ai dit : il faut réagir. Et tu as répondu: il faut divorcer. Tu te souviens maintenant ?
Lui
- Vaguement.
Elle
- Quand ça t’arrange, tout est vague pour toi.
Lui (en souriant)
- Sauf les vagues.
Elle
- Spirituel ! Ce n’est pas le moment de plaisanter, tu sais.
Lui
- La plaisanterie, c’est comme la musique, ça adoucit les moeurs.
Elle
- Où c’est que tu as entendu ça ?
Lui
- Dans un train. Entre Chicago et Paris.
Elle
- En marche ?
Lui
- Oui, en marche. Entre Paris et Chicago.
Elle
- Avant notre mariage ?
Lui
- Avant.
Elle
- Es-tu certain ?
Lui
- Certain.
Elle
- Je ne te crois pas.
Lui
- Tu as tort.
Elle
- J’ai le droit.
Lui
- Je n’ai jamais dit le contraire.
Elle
- Mais le contraire t’aurait étonné.
Lui
- Sans aucun doute.
Elle
- Evidemment.
Un silence.
Lui (il cherche tout autour de lui)
- Mais où est Poussy. Sais-tu où il est allé ?
Elle
- Il est sûrement sur le toit...
Lui
- Sur le toit ? Mais il va se tuer !
Elle
- Nous ne risquons rien. Nous sommes assurés.
Lui
- Oui, mais lui ?
Elle
- Il est également assuré.
Lui
- Ah bon ? Ça me rassure...
Un silence.
Lui
- Et qu’est-ce qu’il fait sur le toit ?
Elle
- Il regarde les étoiles.
Lui
- Tout seul ?
Elle
- Avec ses deux meilleurs amis.
Lui
- Qui ça ?
Elle
- La chatte du voisin et le chat de la concierge.
Lui
- Quelles fréquentations ! Surtout la chattede la concierge. Un de ces jours, il va rentrer à la maison avec de mauvaises nouvelles. Et nous serons obligés de nourrir quatre nouvelles bouches...
au moins.
Elle
- Il n’y aura qu’à faire marcher l’assurance.
Lui
- Nous sommes également assurés contre ce risque ?
Elle
- Lui, pas nous.
Lui
- Et nous ?
Elle
- Pourquoi faire ?
Lui
- Mais on ne sait jamais.
Elle
- Comment peux-tu dire ça ? Ça fait vingt ans que nous sommes en instance de divorce.
Lui
- Ce n’est pas de ma faute.
Elle
- Ni de la mienne.
Lui
- Non plus.
Elle
- C’est la faute au système.
Lui
- Quel système !
Elle
- Oui, quel système !
Lui
- Et que devrait dire Poussy. Constamment exposé... exposé à quoi ?
Elle
- Mais exposé à tout ! Au bruit. Au vent. Aux intempéries.
Lui
- Aux coups de pieds au cul...
Elle
- Aux insultes...
Lui
- Il est à la portée de vue de n’importe quel fusil...
Elle
- Même la nuit.
Lui
- Surtout lorsqu’il passe une nuit blanche dans cette nuit noire.
Elle
- Et surtout que la nuit tous les chats sont gris.
Lui
- Oui, surtout... surtout... oui, surtout que le toit est glissant.
Elle
- Glissant comme une patinoire.
Lui
- Comme le système...
Elle
- Comme l'amitié...
Lui
- Comme le mariage...
Elle
- Comme la réussite... Quelles difficultés, il doit avoir notre cher Poussy pour atteindre le sommet du toit... les jours de pluie.
Lui
- C’est comme dans toute chose, la monté est toujours difficile. Par contre la descente, c’est de la rigolade.
Elle (elle se met subitement en colère)
- Assez, assez, assez ! J’en ai par dessus la tête de tout ça. Toujours les mêmes mots, les mêmes plaintes, les mêmes histoires, les mêmes théories, les mêmes soirées, les mêmes faux sourires,
les mêmes questions, les mêmes qui m’aiment soi-disant, les mêmes comparaisons, les mêmes idiots qui sont à la tête du pays, les mêmes, les mêmes, les mêmes, assez, assez, assez !
Un silence.
Lui
- Ça va ? Tout est rentré dans l’ordre ?
Elle
- Non, ça ne va pas.
Lui
- Qu’est-ce qui ne va pas ?
Elle
- Tout.
Lui
- C’est-à-dire ?
Elle
- Tout.
Lui
- Seulement ?
Elle
- C’est déjà pas mal.
Lui
- Tu as mal quelque part ?
Elle
- Oui, au coeur.
Lui
- Il faudrait te faire examiner par un cardiologue.
Elle
- Oui, mais j’ai aussi mal à la tête et aux pieds.
Lui
- Depuis quand ?
Elle
- Depuis que ça ne va plus.
Lui
- Et ça ne va plus depuis quand ?
Elle
- Eh bien... depuis que j’ai mal au coeur, à la tête et aux pieds.
Lui
- Mais c’est un cercle vicieux.
Elle
- Mais c’est partout pareil. Impossible de connaître le coupable. On tourne, on tourne... on tourne en rond comme des bourriques... C’est sûrement trop pour pas grand-chose.
Lui
- Pourquoi ne cesserais-tu pas de travailler?
Elle
- Non merci, je préfère travailler...
Lui
- Tu pourrais t’occuper davantage de
Poussy.
Elle
- Pourquoi ? Tu trouves que je ne m’occupe pas assez de lui ?
Lui
- Je n’ai pas dit ça.
Elle
- Mais tu l’as pensé.
Lui
- Non plus...
Elle
- Et puis j’aurais l’air de quoi ?
Lui
- D’une femme tout simplement qui s’occupe de son chat.
Elle
- Tu veux dire: une femme qui passe son temps à cocoler son chat. Non, non, je ne suis pas faite pour ça. Et puis, Poussy est un chat qui aime la liberté, le grand air, les souris, les étoiles,
les rats d'égout et le toit, surtout les jours de pluie lorsqu’il est glissant. Il déteste que l’on s’occupe trop de lui. Rappelle-toi le jour où il m'a griffé au visage, lorsque j'ai essayé de
mettre des bigoudis à ses moustaches. Et le jour où il m’a mordu parce que, sachant qu’il était fatigué, j’ai voulu lui nettoyer son petit derrière. Non, non, Poussy n’aime pas que l’ons’occupe
trop de lui.
Lui
- Sans doute parce que tu l’as mal habitué.
Elle
- Oui, evidemment, c’est encore moi !
Lui
- Oui, c’est toi. Car moi, j’ai toujours... j'ai toujours... toujours...
Elle (elle crie)
- Toujours quoi ? Poussy n’est pas un chat en peluche ! Et ne le sera jamais. Tu confonds tout, toi. Tu compares tout, tu idéalises tout, tu philosophes sur tout, tu critiques tout, tu... tu...
Subitement, un monstre bruit. Un silence.
Lui et Elle se regardent puis se précipitent à la fenêtre.
Elle
- Mon Dieu ! Le chat de la voisine est tombé sur le toit du garage.
Lui
- Mais il est mort !
Elle
- Tu as raison, il y a du sang partout.
Lui
- Heureusement que ce n'est pas Poussy qui est tombé. Après tout, ce n’est pas si grave que ça, ce n’est qu’un chat noir qui est tombé.
Elle (elle crie)
- Poussy, rentre à la maison !
Lui
- Il ne rentrera pas.
Elle
- Rentre à la maison, mon petit.
Lui
- N’insiste pas, il ne rentrera pas.
Elle
- Poussy, mon amour, rentre à la maison, je te préparerai de bons petits plats...
Lui
- N’insiste pas, te dis-je, il s’en fout complètement.
Elle
- Mais... mais... mais il est complètement fou...
Lui (il crie)
- Rentrez tous à la maison, bande de chats d’égout !
Elle
- Ce n’est pas comme ça que tu arriveras à les convaincre.
Lui
- Mais... mais... regarde, regarde la chatte de la voisine... elle est complètement folle.
Elle
- Mais elle va se tuer !
Lui (il crie)
- Cesse de glisser, Poussy.
Elle (elle crie aussi)
- Pour l’amour de Dieu, cesse de glisser, je ferai tout ce que tu veux...
Un miaulement.
Elle (elle crie)
- Un suicide ? Mais pourquoi ?...
Lui
- Pourquoi ?
Elle
- Non, Poussy. Non, non...
Un bruit.
Elle se met à pleurer, à hurler. Une véritable crise de nerfs.
Lui (après un long silence, avec tristesse)
- C’est de ma faute.
Elle (elle sanglote)
- Non, c’est de la mienne.
Lui
- Non, de la nôtre...
Elle
- Oui, tu as raison, de la nôtre...
Lui
- J’ai toujours raison lorsqu’il s’agit de savoir qui a tort... J’ai eu tort.
Elle
- Non, c’est moi qui ai eu tort.
Lui
- Non, nous avons eu tort tous les deux.
Elle
- Tu as raison, nous avons eu tort tous les deux.
Lui
- Nous avons eu tort d’avoir eu tort tous les deux. Pourtant, un de nous deux aurait dû avoir raison.
Elle
- Mais pour quelle raison ?
Lui
- Pour une raison toute simple.
Elle
- Laquelle ?
Lui
- Une raison raisonnable.
Elle
- Je ne vois pas.
Lui
- Ça ne m'étonne pas.
Elle
- Non ?
Lui
- Non.
Elle
- C’est triste.
Lui
- A qui le dis-tu ! Avant ça, nous vivions des temps difficiles... mais où en étais-je ?
Elle.
- Tu essayais de m’éclairer sur une raison toute simple.
Lui
- Je renonce.
Elle
- Ah, bon ?
Lui
- Oui, je renonce... parce que... parce que... parce que Poussy est mort. Parce qu’il est mort d’une mort stupide... Il s’est suicidé à cause de nous. A cause de notre égoïsme. A cause de nos
sales caractères. A cause de la vie insensée que nous menons. A cause de nos fausses relations. A cause de nos relations faussées par nos fausses relations. A cause de notre divorce. A cause
surtout de ce divorce qui n’a jamais eu lieu.
Elle
- En somme à cause de tout et de rien.
Lui
- C’est ça... Mais... mais...
Elle
- Mais ?
Lui
- J’ai l'impression que sa disparition engendrera d’autres disparitions.
Elle
- C’est-à-dire ?
Lui
- C’est-à-dire que demain matin à la première heure chacun ira de son côté.
Elle
- Comme avant le mariage ?
Lui
- Oui, comme avant le mariage.
Elle
- Comme lorsque nous étions de petits écoliers et que nous ne nous connaissions pas?
Lui
- Oui, comme lorsque nous étions de petits écoliers et que nous ne nous connaissions pas.
Elle
- Chacun de son côté ?
Lui
- Oui, chacun de son côté.
Elle
- Chacun de de côté pour son propre compte ?
Lui
- Chacun de de côté pour son propre compte.
Elle
- Pour toujours ?
Lui
- Pour toujours.
Un silence.
Lui
- Nous n’avons pensé qu’à nous. Tous les soirs. Tous les jours. Pauvre Poussy.
Elle (elle pleure)
- Oui, pauvre Poussy. Nous n’avons pensé qu’à nous... qu’à nos propres problèmes. Tous les jours. Tous les soirs... Même à ses anniversaires...
Lui
- Même à ses anniversaires... Nous n’avons pensé qu’à nos problèmes...
Elle
- Qu’à nos soucis...
Lui
- Qu’à nos petits soucis...
Elle
- Tous les soirs le même cirque.
Lui
- Les mêmes conversations.
Elle
- Sans queue ni tête.
Lui
- C’est pourquoi il faut divorcer.
Elle
- Tu crois ça ?
Lui
- Oui, puisque Poussy est mort.
Elle
- Mais il n'est pas encore enterré.
Lui
- En effet... Alors il va falloir remettre ça.
Elle
- Quoi ça ?
Lui
- Bein, le divorce !
Elle
- Tu as peut-être raison, ce n’est pas le moment de faire trop de dépenses. Un enterrement ça coûte déjà les yeux de la tête et les temps sont difficiles de nos jours.
Lui
- Mieux vaut attendre encore une année.
Elle
- Une bonne année.
Lui
- Une très bonne année.
Elle
- La bonne année.
Lui
- Oui, la bonne année.
Un silence.
Lui
- Je suis quand même curieux.
Elle
- Curieux de quoi ?
Lui
- L’effet que ça fait.
Elle
- L’effet que ça fait ?
Lui
- De glisser sur le toit.
Elle
- Tu aimerais essayer ?
Lui
- Oui. Pas toi ?
Elle
- Je ne sais pas.
Lui
- On essaie ?
Elle
- Tu veux vraiment ?
Lui
- Au point où nous en sommes, qu’est-ce que l’on risque !
Elle
- Alors courons essayer.
Le couple disparaît. Puis après un silence.
Voix de Elle
- Tu commences ou je commence ?
Voix de Lui
- Honneur à l’épouse.
Voix de Elle
- Bon, j’y vais... Oh, que ça vibre !... Ça vibre... Oh, que ça vibre !... Ça vibre...
Voix de Lui
- Fais tout de même attention.
Voix de Elle
- C’est fantastique...
Voix de Lui
- Freine un peu.
Voix de Elle
- Mais ce n’est pas possible, ça glisse trop.
Voix de Lui
- Freine bon sang !
Voix de Elle
- Mais je ne peux pas. Au secours, au secours !
Un bruit sourd. Un hurlement.
Voix de Lui
- Ça va ? Tu es encore en vie ?
Voix de Elle (péniblement)
- Oui, je suis encore en vie... Viens vite vers moi, je me sens si seule ici bas.
Voix de Lui
- Ne t’inquiète pas, j’arrive.
Un glissement. Un cri. Un bruit sourd. Un hurlement.
Voix de Elle
- Ça va, mon époux ?
Voix de Lui
- Oui, ça va, mon épouse.
Voix de Elle
- Comment tu te sens ?
Voix de Lui
- Tout cassé. Et toi ?
Voix de Elle
- Toute cassée... Et à part ça ?
Voix de Lui
- A part ça, je ne me suis jamais senti aussi bien que maintenant.
Voix de Elle
- Comme c’est drôle, moi aussi, je ne me suis jamais sentie aussi bien que maintenant.
Un silence.
Voix de Elle
- On recommence ?
Voix de Lui
- A zéro ?
Voix de Elle
- Oui, à zéro... Je t’aime, mon amour.
Voix de Lui
- Je t’aime aussi, mon amour.
Rideau.
© Editions Le Stylophile, 2008.