A mes parents

Edgar Vogel  1914 - 2008 Edgar Vogel 1914 - 2008
Antoinette Vogel  1911 - 1990 Antoinette Vogel 1911 - 1990

Une histoire dans la tête (extrait)

    automne on me l'a dit on me l'a fait croire j'ai vu je l'ai ressenti le froid qui revient les feuilles qui tombent la lumière à travers les arbres et cette fatigue qui m'envahit finalement je n'ai rien inventé j'ai accepté j'ai dit oui à Dieu comme un enfant qui dit oui à sa mère écrire c'est la voie du ciel c'est plonger dans les ténèbres pour atteindre le merveilleux c'est au-delà de nos misères qu'il y a la réponse quelle réponse le cercle est infernal j'insiste car je suis têtu la maison de mes rêves brille dans mon sang elle est chargée de poussière et de cendres les cendres de mes nombreuses vies les mots que je donne à croire je les ai arrachés à ma mémoire ce sont les mots du moment même faux aux yeux du lecteur ce sont des mots justes car ce sont eux qui m'ont aidé à poursuivre mon chemin à avancer dans le désert oeuvres manoeuvres il y a des gens qui prétendent tout savoir et il y a des gens qui prétendent le contraire je préfère les anges aux démons le trop vide au trop plein l'ignorance au savoir l'aube au crépuscule je cherche un titre ou plutôt je cherche une histoire quelque chose de vécue vague lointaine parfumée d'une essence d'une autre vie d'un autre temps ailleurs un ailleurs chargé de jardins sauvages de maisons abandonnées et de livres oubliés laissés ouverts par une main ou des mains ramollies par le chagrin tout le monde est parti à commencer par les enfants ils ont grandi et ils sont allés voir d'autres demeures plus modernes aux lumières plus éclatantes puis les vieux avec leurs terribles passés ont pris la fuite faute de temps faute de solidité l'éternité n'était pas pour eux n'est jamais pour personne pourtant cela aurait arrangé bien des choses bien des personnes mon histoire en premier les hommes accrochés aux vieilles pierres ensuite les mots soulignent-ils des moments intenses de ma mémoire que ma mémoire a enregistrés l'ignorance est ma seule fortune oublier l'homme que j'ai été me permettra-t-il de mieux être cela me permettra de mieux vivre en tout cas sûrement que dois-je faire alors on m'a blessé et j'ai réagi j'ai trouvé des excuses même un chien mérite une caresse car trop de larmes cela ruine l'espérance transforme la faiblesse en indifférence la femme avec qui je passe mes soirées me libère du monde du rêve où tous les corps ne se touchent jamais où la jouissance n'est qu'un flirt à peine vraisemblable elle me libère aussi de la solitude de mes si pesantes solitudes car c'est un être de chair et de feu qui m'aspire dans son sexe et qui me propulse loin de mes incertitudes mais les anges m'appellent ou d'autres entités secrètes ou autre chose l'appel d'un lieu probablement un espace créé par quatre murs quatre surfaces verticales dont une qui donne à voir à recevoir lumières et beautés non je suis injuste ingrat je crache sur les cadeaux du ciel je néglige le présent ce qui est en train de germer par ignorance toujours elle par peur le passé possède ses cathédrales et ses ruines l'avenir lui ne possède rien ou si peu ou si mal des horizons flous tout au plus des horizons qui ne se dessinent jamais c'est ce qui explique mon ingratitude les jours passent des années des siècles peut-être je me lève sobrement c'est-à-dire sans joie ni peine et après quelques secondes à peine présent me revoilà de nouveau et à nouveau en train de brasser avenir et passé malgré moi la machine cérébrale est ainsi faite m'a-t-on dit un jour mais sûrement autrement en d'autres termes autres mots plus savants je sais je sais mais je ne veux pas je répète je préfère le trop vide au trop plein les anges aux démons et j'ajoute le trop simple au trop savant car j'aime me parler comme on parle à un enfant ou comme l'on devrait lui parler en toute simplicité directement sans censure exagérée ni domination dire pour se mettre en valeur par exemple adieu donc belles phrases bien construites adieu beaux discours chargés de subtilités adieu implicités et polyphonies recherchées il ne faut pas m'en vouloir j'ai décidé d'écrire ainsi d'être ainsi ou si vous préférez d'agir en adepte du simple et du spontané que cela plaise ou que cela déplaise ça m'est bien égal je suis entièrement conscient des dangers que je risque de courir cette phrase ne me plaît pas aucune importance une voie m'appelle elle me dit qu'il faut que j'avance que je me laisse aller que je m'enfonce dans le trou noir de [ ] je ne sais pas le ou la nommer ni le ou la décrire en plus ou plutôt je ne sais pas le ou la décrire parce que je ne sais pas le ou la nommer celui qui sait nommer les choses qui arrive à les nommer rapidement a beaucoup de chance pour communiquer avec ses semblables mais malheureusement passe à côté de tout ce qui est autour des choses de leur histoire de leurs histoires de leur trajectoire dans le temps et dans l'espace car rien n'est stable rien n'est définitivement ici ce qui est ici est déjà en partie ailleurs transformé reformé ou déformé je veux parler des choses qui nous passent par la tête avec force ou avec violence qui bousculent nos pensées établies qui agitent notre raisonnement qui peuvent nous faire changer d'avis ou nous faire admettre que nous avons tort ou nous faire voir une autre face de la réalité en définitif celui qui sait nommer les choses qui arrive à vite les nommer est un être fragile qui par réflexe de survie mentale se préserve du danger des idées des mots quel bordel ces mots ces fantômes qui hantent nos nuits et nos jours nos jours surtout où [ ]

© Editions Le Stylophile, 2000.